Le prieuré de Mayanne, un trésor en Sarthe

Dangeul (72) prieuré de Mayenne - photo Jürgen Klötgen

Vue aérienne

Un monument à sauver :

LA CHAPELLE DE L’ANCIEN PRIEURÉ DE MAYANNE

par Jürgen Klötgen

 

 

            L’ancien Prieuré de Mayanne en Dangeul (Sarthe), se situe au centre d’une riche plaine agricole à mi-chemin entre Le Mans et Alençon, l’antique pays de Saosnois, en lisière du Perche, un territoire frontalier jadis âprement disputé entre le Maine et la Normandie. Le site domine le versant nord de l’Orne Saosnoise, un affluent de la Sarthe non loin de là.

Fréquenté depuis un temps immémorial – de temps à autre les labours des environs livrent tel silex du néolithique, tel tesson de céramique romaine ou médiévale – Mayanne n’apparaît cependant dans l’histoire écrite qu’à la fin du XIe siècle.

Contexte historique

 

    À cette époque du dernier quart du XIe siècle, d’incessantes actions guerrières agitent toute la contrée ; sur place même, une importante bataille opposera en 1098 le comte du Maine Hélie de la Flèche à Guillaume le Roux, roi d’Angleterre battu à Dangeul avec 5000 hommes ; peu après cependant, Hélie sera fait prisonnier, par ruse, dans les épais fourrés des environs de sa forteresse de Dangeul, envoyé en captivité dans la « grosse tour de Rouen » et amené à faire allégeance au roi d’Angleterre. Les conséquences quelque peu méconnues de cet événement auront leurs répercussions en Europe jusqu’au XVIe siècle. Henri Ier, successeur de Guillaume le Roux au trône d’Angleterre, laissera au début du XIIe siècle à Hélie la maîtrise incontestée du Maine et ne s’opposera pas davantage au mariage de sa belle héritière Aremburgis « qui tint le Maine » (comme disent les poètes, de Villon à Brassens) avec le jeune Foulque d’Anjou, le futur roi de Jérusalem. Et en 1126, le Maine sera réuni à l’Anjou. Henri II Plantagenêt, petit-fils à la fois de Foulques d’Anjou et du roi d’Angleterre Henri Ier, héritera ainsi de la forteresse de Dangeul à titre patrimonial par son père Geoffroy le Bel et de la suzeraineté sur ces lieux (à l’exception de la terre des moines voisins) par sa mère Mathilde – veuve en premières noces de l’empereur d’Allemagne Henri V et héritière du trône d’Angleterre. Signalons simplement que la place-forte de Dangeul continuant, après le déclin continental de l’empire manceau-angevin des Plantagenêts, de jouer un rôle de bastion avancé du comté du Maine, prise à nouveau pendant la guerre de Cent Ans par un Henri V d’Angleterre en 1416, sera démolie au XIXe siècle et ne laissera pas même quelque belle ruine.

Dangeul (72) prieuré de Mayenne - photo Jürgen Klötgen

Vue du sud-ouest

Au tréfonds de ces temps de batailles, luttes incessantes et embrouilles que nous venons d’évoquer, nous relevons un événement insolite qui mérite d’être conservé dans les annales monacales de la contrée. En 1096, afin de détourner plus à propos la ferveur des belligérants, papa Urbanus partes occidentales sua presentia illustravit : le pape Urbain II vient à la suite du concile de Clermont appeler la chevalerie de la région à prendre la croix. Parmi les nombreux chevaliers du Maine prêts à répondre à l’appel et prendre le départ pour défendre les Lieux Saints lors de cette première « croisade », treize nous sont encore connus nommément. Deux d’entre eux sont directement liés à l’histoire du futur prieuré de Mayanne : le chef de l’expédition, Guillaume, fils du vicomte du Maine Geoffroy de Beaumont et le chevalier Payen de Chevré, installé sur une terre du fief de Mayanne.

Avant de partir, Guillaume fera alors sensation en donnant son héritage et son église de Dangeul (qui était alors une église privée) « avec tous les habitants du cimetière » aux moines de l’abbaye Saint-Vincent du Mans ; d’un geste très-symbolique, devant de nombreux témoins, l’évêque du Mans confirma le don en déposant entre les mains de l’abbé de Saint-Vincent « le bâton doré de prélat ».

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Les possessions de l’abbaye devaient se consolider encore, lorsque, peu de temps après, Hugues d’Asnières fit don de sa chapelle seigneuriale et son franc alleu noble de Mayanne. Le donateur avait été soupçonné de vouloir par la construction de cette chapelle – en prélude sans doute à une église paroissiale privée – subrepticement mettre en place (in terra sua) les préliminaires d’un nouveau bourg concurrentiel des moines ; la donation de la chapelle et de sa terre allodiale (c’est-à-dire, tenue en toute souveraineté) est alors intervenue – concordia facta – comme l’acte mettant fin à une procédure en cours par un accord amiable. La transaction solennelle avec l’abbé de Saint-Vincent s’effectua en présence de l’évêque Hildebert de Lavardin, évêque réformateur et l’un des plus brillants intellectuels de l’époque. Il est possible – cela restant en l’état actuel une hypothèse que le transfert de propriété ait eu pour conséquence l’abandon partiel de travaux projetés, suivi d’une modification/réduction raisonnée du tracé.

La donation devint effective après la mort du donateur et avec l’assentiment préalable de ses filles (cf Cartulaire Saint-Vincent, Le Mans). La chapelle figurera dans le Ms authentique du privilège papal en faveur de l’abbaye Saint-Vincent délivré par Innocent III en 1204, en confirmation de celui d’Eugène III de 1153 (Reg.Vat. n°5-184). Toutefois la mention fera défaut dans la copie Gaignières de la fin du XVIIe s., déposée à la BnF. Toujours est-il que les bénédictins de Saint-Vincent par-delà toutes les vicissitudes de l’Histoire se réserveront dans les baux accordés à leurs fermiers généraux une chambre haute au principal logis ainsi que la chapelle, jusqu’à leur dissolution à la fin de l’ancien régime.

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Dès le XIIe siècle, l’abbaye établira ici le chef-lieu de ses nombreuses possessions, réparties sur plus d’une vingtaine de communes du pays de Saosnois. Des sept bâtiments constituant aujourd’hui le site de l’ancien prieuré de Mayanne, cinq sont attestés sur le cadastre ancien, formant un ensemble médiéval exceptionnel classé MH.

L’établissement avait pour vocation de répondre à trois principales fonctions : économique, seigneuriale, religieuse. Ces trois fonctions s’incarnent encore sur le site en trois bâtiments représentatifs majeurs, un tant soit peu préservés par pure grâce de la hache des démolisseurs, comme des catastrophes naturelles et grosses injures des temps : le parfaitement original logis-halle (un ensemble de grange dîmeresse avec logis de type seigneurial intégré) ; l’ancienne Aula ou grand-salle seigneuriale ; et enfin : l’ancienne chapelle romane.

 

Trois édifices majeurs

 

Une grange dîmeresse de type logis-halle

Dangeul (72) prieuré de Mayenne - photo Jürgen Klötgen

Vue est de l’ancien logis-halle

Ce bâtiment, en grand péril, est constitué d’une structure sur poteaux de bois créant un vaste volume d’environ 25 x 14 m, compartimenté en 4 travées de dimensions impressionnantes, grâce à des entraxes poussés jusqu’aux limites de rupture des matériaux. La charpente, adoptant le principe de chevrons-porteurs sur faux-entraits et pannes, des années 1450 (d.), est à ce jour le plus ancien spécimen daté de ce type. « L’analyse archéologique, confirmée par la dendrochronologie, souligne la contemporanéité de l’ensemble » (Rapport J.-Y. Hunot / D. Prigent, 1912). Destiné dès sa conception à abriter sous un même vaste toit un logis de type seigneurial – à trois niveaux, avec cheminées, fenêtre à meneau et coussièges (côté sud) –, une halle centrale – d’une exceptionnelle ampleur et légèreté à la fois – ainsi qu’un volume ancillaire (au nord), cet édifice, s’apparentant aux logis de type Hallenhaus bas-allemand, est en l’état actuel des connaissances un modèle recensé comme unique en France de l’ouest.

 

L’ancienne Grand-Salle (Aula)

Dangeul (72) prieuré de Mayenne - photo Jürgen Klötgen

Vue du sud-ouest de l’aula

Bâtiment le plus imposant par son volume, classé déjà au titre des Monuments historiques depuis 1984, l’ancienne Grand-Salle est un édifice de plan rectangulaire de 18 m 75 x 12 m 70 hors-œuvre doté de contre-forts saillants ; son tracé de 16 x 10 dans œuvre est réglé selon les proportions phi (« nombre d’or »). Son orientation remarquable selon les solstices Saint-Jean / Noël, se place sur un axe perpendiculaire au bâtiment : Mont-Saint-Michel (ponant) / Terre Sainte (levant). Cette grande-salle seigneuriale – érigée au XIIe s. sur rez-de-cour, à vocation multiple – forma probablement à l’origine un vaste volume montant sous charpente. Elle sera plafonnée, recevra un étage de prestige et sera dotée d’une superbe charpente à chevrons formant ferme vers 1500-1503 (d.) par le cardinal Philippe de Luxembourg, abbé-réformateur de l’abbaye Saint-Vincent et tout direct seigneur de Mayanne à l’époque.

L’ancienne chapelle romane

La chapelle forme le noyau le plus ancien du site. Symbole bien mal traité par les hommes qui détruisent plus que les temps : de cet ensemble médiéval remarquable elle demeurera tant bien que mal toujours la raison d’être. Aussi, objet d’une donation seigneuriale consignée dans un cartulaire de l’abbaye bénédictine à la fin du XIe siècle, elle finira bien de par les siècles à livrer au temps actuel ses quelques marques dernières de noblesse.

Construite de moellons savamment assisés en mode d’opus spicatum – c’est-à-dire en « forme d’épis » plutôt qu’à la manière d’« arêtes de poissons » comme l’aime à divulguer le vernaculaire – le chœur se prolonge par la nef vers l’ouest ; percé jadis de trois étroites fenêtres – auxquelles faisait face la baie occidentale – il se devait d’être voûté. Une piscina – servant à l’écoulement en puits perdu des résidus des objets bénits et des eaux de purification ayant servi au célébrant – témoigne encore des usages liturgiques du sanctuaire. Introduite dans l’architecture sacrée seulement au XIIe siècle, cette installation pratiquée dans le mur côté sud-est de l’abside ne peut visiblement dater de l’origine de l’édifice. Si durant le Moyen âge les blessures seront certes légion – l’Anglais s’installera dans les lieux en 1425 – elles seront patiemment pansées, souvent avec le remploi des mêmes matériaux, et le plan de l’espace sacré restera obstinément fidèle à son projet d’origine.

Dangeul (72) prieuré de Mayenne - photo Jürgen Klötgen

Chapelle, côté sud

Au XVIe siècle, un petit logis prioral vient s’adjoindre au mur nord de la chapelle qui se verra durant les siècles suivants réduire son espace sacré à la portion congrue : un mur de remplissage séparera le chœur de la nef entraînant dans sa suite cloisons légères et planchers flottants. Après la vente de l’ensemble du site en 1792 comme Bien national « de peu de valeur » – produisant plus à la troisième bougie que l’estimation initiale n’avait laissé espérer – l’antique toiture en bâtière se verra en compagnie de sa vieille couverture d’ardoises épaisses, mises en œuvre en pose brouillée et à pureaux décroissants sur l’abside, remplacée au XIXe siècle naissant par une charpente de bois recyclés, en forme de pavillon, couverte de tuiles mécaniques de Bourgogne, d’ardoises d’Espagne et de tuiles plates du pays.

Une divine surprise

 

Il semble que Barrès dit quelque part : « il est des lieux où souffle l’esprit » et tel regard pénétrant de la chapelle de Mayanne de compléter : « ce monument en est un » et de lui-même le démontrera le jour où sous une couche de vieux mortier fissurée, éclatée, soudain un monument surprenant se révèle … un « trou », rempli de sable fin, trace discrète d’une pointe de piquet taillée au carré, piquet fiché en terre argileuse, séchée maintenant ; le sable, afin d’en conserver la mémoire devait empêcher le mortier encore frais de s’y engouffrer. Trace matérielle et réminiscence symbolique de l’acte fondateur consistant à planter un piquet ou pieu en terre à partir duquel se développe le programme de construction projetée ; l’orifice central du cercle directeur, « comme il est de coutume » aura inauguré l’élaboration, l’élévation en hémicycle et l’orientation de l’abside romane ; l’ancien pied romain de 29,5 cm, très à l’honneur à l’époque carolingienne, le restera jusqu’au XIIe siècle. La trace oubliée de l’acte fondateur nous semble mériter respect, conservation et mise en valeur.

L’émouvante empreinte, d’une insigne rareté, gisant dans le sol sous sa couche de mortier à chaux et à sable, nous livre la mesure du rayon du cercle de construction en pieds romains : 3 x 3 pieds, le programme d’un espace sacré. Décliné ensuite dans l’ensemble de l’édifice, le module en articule par des rapports de grandeurs simples les différentes parties : la longueur totale de l’espace chœur + nef mesurant 36 pieds (12 x 3), ou : 24 coudées (8 x 3). Lumineux de simplicité et d’harmonie, l’arc triomphal – entièrement obstrué par un mur parasite soutenant des planchers en fin de vie et séparant le chœur de la nef – révèle un entraxe équivalent au diamètre du cercle directeur : 18 pieds (6 x 3), ou 12 coudées (4 x 3) ; la hauteur de ses piédroits jusqu’à la naissance de l’arc en partie disparu est de : 9 coudées (3 x 3) ; la hauteur de l’arc restitué par une logique géomètre : 6 coudées (2 x 3 ) ; hauteur totale de l’arc triomphal : 9 coudées + 6 font 15 coudées, ou 5 x 3. La marge d’erreur est de < 1%. Conclusion : 2 x 3 ; 3 x 3 ; 4 x 3 ; 5 x 3 ; 6 x 3 ; 8 x 3 ; 12 x 3 … ; d’art sacré le sens voilé de l’œuvre se livre à nous dans la langue symbole, rythme et musique de ses nombres ; et nous redécouvrons qu’avant d’être construite, elle est pensée.

Dangeul (72) prieuré de Mayenne - photo Jürgen Klötgen

Vue de l’intérieur de l’abside. Sous la bougie, le point central

En guise de conclusion

 

Josselin, la chapelle d’abord

 

Peu nombreuses sont les sources qui nous enseignent que, loin d’être solitaire, le geste créateur du bâtisseur roman se fête en société. Moine mauriste, Dom Lobineau rédigeant à l’abbaye de Saint-Vincent du Mans sa bénédictine Histoire de Bretagne (1707), nous transmet un manuscrit fort original et rare, tiré du cartulaire de l’abbaye Saint-Sauveur de Redon, déposé aujourd’hui aux archives de l’évêché de Rennes : le geste fondateur du château de Josselin. Il est vrai, d’aucuns disent qu’il s’agit sans doute d’un « faux » ; c’est oublier que pour rendre crédibles des actes faux, leurs auteurs les nourrissent habituellement de quantités d’évidences pour le commun. Ainsi en est-il du sujet qui nous intéresse dans le récit de Redon.

Vers les débuts du XIe siècle, un vicomte Guethenoc, décide de déplacer sa place-forte en meilleur endroit ; seul le plus propice des sites lui convient ; le statut foncier, hélas, révèle quelques prérogatives seigneuriales de l’abbaye à l’endroit de cet emplacement de choix où s’élèvera pour des siècles le futur château de Josselin. Comme tout « bon gentilhomme breton » qui se respecte, il s’en va à l’abbaye consulter les moines et demander leur conseil. Il en résulte : si le château doit durer 1000 ans, il faut de fait le construire sur un roc ; et le roc, c’est le Christ. Ainsi, un dimanche s’ensuivant, Guethenoc sans trop tarder se rend sur place « à la première heure », c’est-à-dire à midi, en grand apparat, entouré de toute sa cour pour la grande cérémonie au sein d’une riche assistance. Et voilà qu’intervient l’acte solennel rapporté par le manuscrit de Redon, le geste que tout le monde connaît en ce temps-là et qui, pour être crédible n’est assurément pas un faux : « fichant le piquet en terre, comme il est de coutume, au sein du château à édifier, il fonda la chapelle ».

 

Jürgen Klötgen

 

 

 

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